Samson et Dalila

 

 

Samson et les portes de Gaza, détail du vitrail dit de la Rédemption (XIIIe siècle),

cathédrale Notre-Dame, Chartres.

 

Juges, XVI

 

1Samson alla à Gaza. Il y vit une prostituée et entra chez elle. 2On annonça aux gens de Gaza : "Samson est venu ici." Ils firent des rondes et le guettèrent aux portes de la ville. Toute la nuit ils se tinrent tranquilles en se disant : "Attendons la lumière du matin et alors nous le tuerons." 3Mais Samson ne resta couché que jusqu'au milieu de la nuit et, au milieu de la nuit, il se leva, saisit les battants de la porte de la ville ainsi que les deux montants, les arracha avec la barre, les plaça sur ses épaules et les transporta jusque sur le sommet de la montagne qui fait face à Hébron.

4Or, après cela, Samson aima une femme, du côté des gorges du Soreq, qui se nommait Dalila. 5Les tyrans des Philistins montèrent la trouver et lui dirent : "Séduis-le et vois pourquoi sa force est si grande et comment nous pourrions l'emporter sur lui et le lier pour le réduire à l'impuissance ; et nous, nous te donnerons chacun onze cents sicles d'argent." 6Dalila dit à Samson : "Révèle-moi donc pourquoi ta force est si grande et comment tu devrais être lié pour te réduire à l'impuissance." 7Samson lui dit : "Si on me liait avec sept cordes d'arc fraîches qui n'ont pas été séchées, je deviendrais faible et je serais pareil à n'importe quel homme." 8Les tyrans des Philistins lui firent apporter sept cordes d'arc fraîches qui n'avaient pas été séchées et Dalila le lia avec ces cordes. 9L'embuscade était en place dans sa chambre et elle lui lança : "Les Philistins sur toi, Samson." Celui-ci rompit les cordes d'arc comme se rompt le cordon d'étoupe lorsqu'il sent le feu. Mais on ne découvrit pas le secret de sa force.

10Dalila dit alors à Samson : "Tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges. Maintenant révèle-moi donc comment tu devrais être lié." 11Il lui dit : "Si on me liait fortement avec des cordes neuves avec lesquelles n'a été fait aucun travail, je deviendrais faible et je serais pareil à n'importe quel homme." 12Dalila prit des cordes neuves dont elle le lia, puis elle lui lança : "Les Philistins sur toi, Samson." L'embuscade était en place dans la chambre, mais il rompit les cordes qu'il avait aux bras comme si c'était du fil.

13Dalila dit à Samson : "Jusqu'ici tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges. Révèle-moi donc comment tu devrais être lié." Samson lui dit : "Si tu tissais sept tresses de ma chevelure avec la chaîne d'un tissu et si tu les comprimais avec le peigne de tisserand, alors je deviendrais faible et je serais pareil à n'importe quel homme. 14Elle l'endormit, tissa sept tresses de sa chevelure avec la chaîne, les comprima avec le peigne, puis elle lança : "Les Philistins sur toi, Samson." Il s'éveilla de son sommeil et il arracha le peigne, le métier et la chaîne.

15Dalila lui dit : "Comment peux-tu dire : "Je t'aime", alors que ton cœur n'est pas avec moi. Voilà trois fois que tu te joues de moi et tu ne m'as pas révélé pourquoi ta force est si grande." 16Or, comme tous les jours elle le harcelait par ses paroles et l'importunait, Samson, excédé à en mourir, 17lui ouvrit tout son cœur et lui dit : "Le rasoir n'a jamais passé sur ma tête, car je suis consacré à Dieu depuis le sein de ma mère. Si j'étais rasé, alors ma force se retirerait loin de moi, je deviendrais faible et je serais pareil aux autres hommes." 18Dalila vit qu'il lui avait ouvert tout son cœur et elle envoya appeler les tyrans des Philistins en leur disant : "Montez, cette fois, car il m'a ouvert tout son cœur." Les tyrans des Philistins montèrent chez elle et ils avaient l'argent en main. 19Elle endormit Samson sur ses genoux et elle appela un homme qui rasa les sept tresses de sa chevelure ; alors il commença à faiblir et sa force se retira loin de lui. 20Dalila lui dit : "Les Philistins sur toi, Samson." Il s'éveilla de son sommeil et dit : "J'en sortirai comme les autres fois et je me dégagerai.", mais il ne savait pas que le Seigneur s'était retiré loin de lui. 21Les Philistins le saisirent et lui crevèrent les yeux ; ils le firent descendre à Gaza et le lièrent avec une double chaîne de bronze. Samson tournait la meule dans la prison. 22Mais, après qu'il eut été rasé, les cheveux de sa tête commencèrent à repousser.

23Or les tyrans des Philistins se réunirent pour offrir un grand sacrifice à Dagôn, leur dieu, et pour se livrer à des réjouissances. Ils disaient : "Notre dieu a livré entre nos mains Samson, notre ennemi." 24Le peuple vit Samson et ils louèrent leur dieu en disant : "Notre dieu a livré entre nos mains notre ennemi, celui qui dévastait notre pays et qui multipliait nos morts." 25Or, comme leur cœur était en joie, ils dirent : "Appelez Samson et qu'il nous divertisse." On envoya chercher Samson à la prison et il se livra à des bouffonneries devant eux, puis on le plaça entre les colonnes. 26Samson dit au garçon qui le tenait par la main : "Guide-moi et fais-moi toucher les colonnes sur lesquelles repose le temple afin que je m'y appuie." 27Le temple était rempli d'hommes et de femmes ; il y avait là tous les tyrans des Philistins et sur la terrasse environ trois mille hommes et femmes qui avaient regardé les divertissements de Samson. 28Samson invoqua le Seigneur et dit : "Je t'en prie, Seigneur Dieu, souviens-toi de moi et rends-moi fort, ne serait-ce que cette fois, ô Dieu, pour que j'exerce contre les Philistins une unique vengeance pour mes deux yeux." 29Puis Samson palpa les deux colonnes du milieu sur lesquelles reposait le temple et il prit appui contre elles, contre l'une avec son bras droit et contre l'autre avec son bras gauche. 30Samson dit : "Que je meure avec les Philistins", puis il s'arc-bouta avec force et le temple s'écroula sur les tyrans et sur tout le peuple qui s'y trouvait. Les morts qu'il fit mourir par sa mort furent plus nombreux que ceux qu'il avait fait mourir durant sa vie. 31Ses frères et toute la maison de son père descendirent et l'emportèrent ; ils remontèrent et l'ensevelirent, entre Coréa et Eshtaol, dans le tombeau de Manoah, son père.

Samson avait jugé Israël pendant vingt ans.

 

Ancien Testament, TOB, Cerf - Les Bergers et les Mages, 1975.

 

PLAN DU DOSSIER

 

Introduction

I) Samson nazir de Dieu

A. Qu'est-ce qu'un nazir?

B. Samson le nazir

C. Sa mission

II) Samson face aux femmes

A. Les méthodes des femmes

B. Les réactions de Samson

C. Les conséquences de sa faiblesse

III) L'avis de la postérité

A. Iconographies

B. La vision du mythe par Vigny

Conclusion

Bibliographie

 

INTRODUCTION

 

Dans la Bible, nombreux sont les élus de Dieu ; presque tous sont fidèles et lui obéissent. Quelques-uns, cependant, le déçoivent et se voient abandonnés de l'esprit divin. C'est le cas de Samson, doué d’une force exceptionnelle grâce à l’élection divine, mais qui finira pourtant captif et aveugle pour avoir perdu cette force par sa bêtise. Cet épisode biblique est relaté dans le Livre des Juges (XVI). Les aventures de Samson se passent peu de temps après l'arrivée en Terre Promise, avant la Royauté, vers -1200.

L’histoire de Samson et Dalila est préfigurée dans le texte biblique par un incident survenu lors du mariage de Samson avec une Philistine. Samson, en allant retrouver sa future femme à Timna, tue à mains nues un lion dont il voit plus tard la carcasse accueillant un essaim d'abeilles. De cet épisode, il tire une énigme qu’il propose aux convives le jour de ses noces : "De celui qui mange est sorti ce qui se mange et du fort est sorti le doux."(Jg XIV, 14). Il révèle à sa femme la solution de l’énigme, mais celle-ci, menacée par les puissants de son peuple, trahit le secret et livre la réponse aux ennemis de Samson. L’imprudence de Samson n’aura pas de conséquences graves pour lui, mais il ne sait pas en tirer d’enseignement. Lorsque Dalila le harcèle pour lui extorquer le secret de sa force prodigieuse et le livrer aux Philistins, il se rend compte du risque encouru mais se laisse malgré tout duper.

Samson est donc un personnage paradoxal : doué d’une force physique redoutable, il semble étonnamment vulnérable face aux femmes. Le pouvoir des femmes sur lui anéantit-il la force que lui a donnée Yahvé ?

Il convient d'étudier de plus près le personnage de Samson comme nazir de Dieu, puis de considérer son comportement face aux femmes, et enfin d'observer de quelle manière la question est traitée par la postérité.

 

I) Samson nazir de Dieu

 

A. Qu'est-ce qu'un nazir?

 

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il semble nécessaire de définir ce qu'est un nazir, car Samson en est un.

Le nazir est tout d’abord caractérisé par sa naissance : sa mère était stérile avant de l’enfanter. Cette stérilité est fréquente parmi les mères d’élus – ainsi par exemple dans le cas d’Isaac, Jacob, Joseph, Samuel ou Jean-Baptiste : honteuse dans la tradition juive, elle semble paradoxalement privilégiée par Dieu, peut-être comme critère de pureté, sans doute pour souligner l’aspect miraculeux de l’intervention divine.

La vie du nazir est ensuite réglée par une série d’interdits : en Nb VI,1-12, Dieu enseigne à Moise la loi du naziréat : interdiction de consommer tout ce qui se rattache à l'alcool, de se raser la tête ou de s'approcher d'un mort. Ces divers points se retrouvent énoncés en Jg XIII,4, lors de l'apparition de l'ange du Seigneur à la future mère de Samson. Pendant sa grossesse, celle-ci devra s’abstenir des produits interdits au nazir, car l’enfant est consacré dès le sein maternel, et Samson après elle devra se conformer aux exigences du naziréat, à partir de sa naissance et jusqu'à sa mort.

Le nazir, enfin, porte une distinction extérieure, conséquence des interdits : il laisse pousser sa chevelure pour attester sa consécration à la divinité.

 

B. Samson le nazir

 

Samson possède donc toutes les caractéristiques énoncées dans le paragraphe précédent. On peut tout de même se demander s'il respecte vraiment toutes les exigences de sa condition. Il en bafoue au moins une : lors de nombreux combats en effet il côtoie des morts, les hommes qu'il tue. L'alliance force et naziréat semble donc parfois paradoxale et difficile à gérer dans son cas.

Samson en effet s'illustre avant tout par sa force physique exceptionnelle dans les combats et autres situations, comme on peut le constater au cours de plusieurs épisodes de sa vie relatés dans le Livre des Juges. Ainsi, par exemple, investi de l'esprit divin, il vient sans problème à bout d'un lion qui l'attaque (Jg XIV, 6) ; armé d’une simple mâchoire d’âne, il est vainqueur d'une troupe de mille hommes (Jg XV, 15-16) ; ou, encore plus impressionnant, il démolit un temple à la seule force de ses bras (Jg XVI, 29-30). Avec l'aide de Dieu, Samson peut donc réaliser de grands exploits : le secret de sa force réside dans sa chevelure consacrée.

Ce don exceptionnel relève de l’élection divine. D’autres élus sont doués surtout d’une grande force spirituelle qui leur permet d'avancer, de vaincre les difficultés et de mener les autres hommes : Samson lui n’a que sa force physique, et l’on peut s’interroger sur l’usage que Dieu attend de cette force.

 

C. Sa mission

 

Samson, tout au long de sa vie, semble surtout agir pour son propre compte. Après la trahison de son beau-père, il lutte contre les Philistins dont il veut se venger. Il le formule lui-même en leur disant : "Puisque vous agissez de la sorte, je n'aurai de cesse qu'après m'être vengé de vous."(Jg XV,7). Mais poussé par un ressentiment personnel, il combat en fait pour son peuple contre les ennemis philistins. Un esprit divin semble le mettre sans répit en situation pour qu’il ait affaire à eux et ainsi défende son peuple.

Le personnage de Samson ne ressemble en rien aux Juges qui rendent des sentences ou mènent leur peuple au combat. Lui fait cavalier seul, mais on peut percevoir à travers son image celle d'un peuple en révolte contre les occupants philistins. Il est vrai qu'avec sa puissance physique Samson équivaut à une armée entière. Son combat prend de plus toutes les formes : tantôt bagarre (Jg XV, 15-16), tantôt incendie (Jg XV,4-5), tantôt destruction (Jg XVI, 29-30), il est toujours très préjudiciable à l’ennemi.

 

Avecsa force, avec l'aide de Dieu, Samson paraît être invincible et n'avoir aucune faiblesse ; cependant, c'est compter sans le pouvoir que les femmes ont sur lui.

 

II) Samson face aux femmes

 

A. Les méthodes des femmes

 

Le héros qu'est Samson n'est pas sans faiblesse ; il est mis deux fois à l'épreuve par des femmes qui le trahissent .

La femme de Samson, qui se voit menacée de mort par les Philistins si elle ne leur apporte pas la réponse à l'énigme posée par son fiancé, obtient de Samson la solution en le suppliant et en faisant jouer ses sentiments – « Tu n’as pour moi que de la haine, disait-elle, tu ne m’aimes pas. » : Samson a peut-être perçu le danger qu’elle encourrait, ce qui pourrait justifier sa faiblesse. En tout cas il cède parce qu’elle le harcèle de questions.

La seconde femme, Dalila, la plus perfide, aura raison de lui. En échange d'une coquette somme, la jeune femme doit obtenir le secret de la force de Samson, l'ennemi qui devient gênant. Pour parvenir à ses fins, Dalila harcèle Samson avec la question suivante : "Révèle-moi donc pourquoi ta force est si grande et comment tu devrais être lié pour te réduire à l'impuissance."(Jg XVI, 6). Elle se pose en victime lorsqu'elle se rend compte que Samson a menti : "Tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges."(Jg XVI, 10). L’épisode de l’énigme se répète, mais cette fois le mobile de la femme n’est pas l’instinct de survie, c’est l’intérêt. L’attrait de Samson pour les femmes l’aveugle, il se laisse tromper alors même qu’il a tous les éléments pour comprendre qu’il s’agit d’une ruse : Dalila sait faire jouer les sentiments, proteste elle aussi face au manque de confiance que lui témoigne Samson.

 

B. Les réactions de Samson

 

Lorsque Samson est dupé (par une femme), son seul recours reste sa force. Après la trahison de sa femme, il honore sa dette consécutive au dévoilement de l’énigme en tuant trente Philistins pour leur prendre leurs manteaux (Jg XIV, 19). A Gaza, il parvient à s’enfuir en arrachant les portes de la ville (Jg, XVI, 3).

Avec Dalila, sa situation est plus délicate : il sait qu’elle veut lui nuire et se défend dans un premier temps par le mensonge, sachant que sa force lui permettra d’échapper au danger (Jg XVI, 9.12.14). Ce moyen lui prouve les mauvaises intentions de Dalila, mais la situation se renverse : il devrait accuser Dalila de traîtrise, c’est Dalila qui lui reproche son mensonge : "Comment peux-tu dire : "Je t'aime", alors que ton cœur n'est pas avec moi.(Jg XVI, 15)". Incapable de résister au charme féminin, il renonce à une stratégie qui ne lui convient pas, adopte la franchise. Mais cette fois c’est la source même de sa force qui est l’enjeu du questionnement : il n’aura donc plus de recours.

 

C. Les conséquences de sa faiblesse

 

Sa faiblesse face au sexe opposé ne lui attire que des ennuis. En révélant le secret de sa force, il la perd puisque les Philistins lui rasent la tête, et il trahit Dieu puisqu’il brise l’interdit principal de son naziréat. Par ce geste, le lien avec Dieu que symbolisait sa chevelure est brisé, la consécration de Samson est anéantie. Certes, sa chevelure peut repousser, et la force revenir, mais l’esprit de Dieu ne revient sur lui que pour un dernier exploit où Samson doit trouver la mort. Etrange élection où Dieu donne la force sans le discernement qui permet de la préserver ; mais peut-être Samson devait-il être aussi un exemple des fâcheuses conséquences entraînées par la faiblesse à l’égard des femmes…

 

III) L'avis de la postérité

 

La postérité a bien perçu l'opposition entre la force physique et la faiblesse affective de Samson. On peut illustrer cette remarque à travers deux exemples empruntés aux domaines des représentations iconographiques (cf. p. 209 et 217) et de la littérature.

 

A. Iconographies

 

La représentation de la p. 217, Samson et le lion, montre un homme puissant qui n'hésite pas à prendre à mains nues le fauve par la gueule. Samson apparaît dans toute sa force, tel un héros sans peur qui sait compter sur ses muscles pour se défendre. On notera par ailleurs que Samson a une longue chevelure blonde qui lui tombe dans le dos, elle est le symbole de sa force.

La reproduction de la p. 209, Samson et les portes de Gaza, laisse une vision plus négative de Samson. La maigreur de Samson est surprenante pour un héros réputé pour être doté d'une force exceptionnelle. Les couleurs utilisées tendent, de plus, à accentuer l'impression de souffrance que dégage le personnage, qui cette fois n'est pas reconnaissable par sa chevelure abondante. L'état dans lequel semble être Samson est peut-être lié à l'échec qu'il vient de subir, à savoir la nouvelle faiblesse qu'il a eu à l'égard d'une femme, la prostituée qu'il rencontre à Gaza. Ce vitrail illustre alors très bien l'opposition en question puisque Samson fait preuve de force pour arracher puis déplacer les portes, mais en même temps il est diminué mentalement par sa faiblesse affective.

 

B. La vision du mythe par Vigny

 

Le mythe de "Samson et Dalila" a inspiré au poète Alfred de Vigny un poème qu'il a intitulé La colère de Samson (Les Destinées) : Vigny prend le parti de Samson, symbole de la bonté de l’homme qui pardonne en toute lucidité, face à la femme perfide.

Dès le début de son poème, dans l’évocation d’un splendide décor de désert, la sérénité n’est qu’apparente et la trahison rôde. Samson, silhouette « grande et superbe » (v.11), « maître jeune et grave » (v.13), détenteur de la « force divine », paraît dominer la situation, puisque Dalila est à ses pieds. Mais ce pouvoir est illusoire : « la force divine obéit à l’esclave » (v.14), la soumission de Dalila est tromperie. Elle est comparée à un « doux léopard », cette alliance de mots reflétant bien son ambiguïté toute féline : ses yeux jettent d’inquiétantes lueurs.

Au v.35 s’élève soudain le chant de révolte de Samson, qui exprime en fait toute la désillusion de Vigny à l’égard du sexe féminin, qui lui a valu bien des déconvenues. La tirade de Samson est bâtie sur l’antithèse « entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme (v. 37) ». L’homme, corrompu dès son plus jeune âge par les caresses maternelles, a besoin de tendresse féminine, et la femme en profite pour l’asservir et le tromper. Depuis toujours les femmes jouent un double jeu : derrière leur apparence de bonté et d'amour, elles se révèlent finalement hypocrites et animées par un mépris de l'homme qu'elles n'hésitent pas à trahir en toutes circonstances. La force physique des hommes ne peut alors plus rien contre ce qui semble ancré dans la nature féminine.

Vigny mêle indications bibliques et fiction. Dans le poème, c'est un Samson lucide qui prend la parole. Le héros, en effet, fait comme un retour au ralenti sur sa perte, avant de reconnaître sa faiblesse : "Mais enfin je suis las. J'ai l'âme/ si pesante"(vers 93). Là où le texte biblique laisse en suspens la question de savoir si Samson cède par bêtise ou sous l’effet de la passion à Dalila, Vigny fait de lui une victime désabusée de la nature des femmes. Samson, en livrant son secret, ne fait qu’obéir à une fatalité universelle, il connaît les conséquences de son acte mais accepte la mort courageusement, l’idée qu’il aurait pu y échapper n’apparaît pas. Vigny ne met pas en avant la force physique de Samson, mais plutôt sa lassitude. La destruction du temple sera évoquée avec emphase comme la manifestation de la justice divine, appelée par Vigny au nom de tous les hommes bafoués…

 

CONCLUSION

 

Samson, le nazir de Dieu, apparaît donc dans le mythe biblique comme un personnage doté d'une force d'origine divine mais aussi comme un homme qui se trouve faible face aux stratagèmes féminins, contre lesquels il ne peut lutter ni résister. Samson ne ressemble pas aux autres élus en ce qu’il agit toujours à titre privé ; c’est peut-être paradoxalement cette caractéristique qui lui permet de mener à bien sa mission de nazir, et ce grâce à l’alliance de force et de faiblesse qui l’habite. Malgré les revers qu’il subit, il ne perd jamais sa confiance en Dieu. Ainsi, il va retrouver l’usage de sa force une ultime fois pour détruire le temple de Dâgon. Mais s’il demande à Dieu cette force, c’est pour « [s]e venge[r] des Philistins pour [s]es deux yeux » : Dalila est responsable de sa cécité par sa trahison, mais de par l’ampleur de sa force Samson étend sa vengeance à tout le peuple des Philistins. Ainsi sa faiblesse même, jointe à sa force physique, lui permet d’accomplir une mission divine qui ne lui aurait pas été révélée sinon.

 

Samson et le lion, panneau d’origine allemande (XVIe siècle), église Saint-Etienne, Mulhouse.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

-La Bible en Vitraux, photos de S. Halliday et L. Lushing, texte de Dr T. Dowley, Brunnen Verlag, Bâle, 1991.

-Les Destinées, A. de Vigny, Textes littéraires français, Droz, Paris, 1961.

-Dictionnaire de la Bible, A.-M. Gérard, Bouquins, Robert Laffont, 1992.

 

-Ancien Testament, TOB, Les Editions du Cerf-Les Bergers et les Mages, 1975.

 

Samson : un élu trop humain, ou le jouet de Dieu ?

 

Samson tue les Philistins avec une mâchoire d’âne.

 

METHODOLOGIE

Nous avons commencé il y a environ une semaine à travailler sur le dossier. A notre décharge, nous avons changé de groupe de culture-expression au deuxième semestre. Nous avons cherché tous les renseignement utiles à la bibliothèque de la Part-Dieu, pendant une journée entière. Nos recherches ont été assez limitées. Comme nous avons travaillé ensemble la mise en commun a été automatique et systématique. Nous n'avons rencontré aucun problème particulier et avons apprécié l'intérêt de cette recherche.

Ce chapitre est le résultat d’une synthèse entre le dossier de Déborah Colloc et Marie-Amélie Frère et le texte d’exposé de David Ruby.

 

PLAN

I- Un héros populaire élu par Dieu.

A) La naissance de Samson.

B) Le symbolisme de la chevelure.

C) Les démonstrations de force de Samson.

 

II- Un homme faible face à la perfidie des femmes.

A) Les trahisons féminines dans le récit biblique.

B) Interprétations de la trahison de Dalila.

 

III- L’instrument de la vengeance divine.

A) Péché et repentir.

B) Machination divine.

C) Renversement de situation.

 

 

INTRODUCTION

Les origines du récit biblique sur Samson, inséré dans le Livre des Juges, sont sans doute à chercher dans un conte populaire. Le héros fait théoriquement partie des grands juges d'Israël, comme l’indiquent XV, 20 et XVI, 31, mais hormis ces deux allusions rien ne montre que Samson assume une fonction de juge, c’est-à-dire de chef politique qui gouverne le peuple israélite et s’efforce d’en réunir les tribus. Au contraire même, les hommes de la tribu de Juda, des Israélites donc, le livrent aux Philistins. Il serait plutôt un héros local agissant pour son propre compte contre les ennemis de son peuple, dont on se raconte les exploits éclatants et légendaires en les embellissant au fil des siècles. Samson appartient en effet à un type de personnages que l’on trouve dans toutes les mythologies : c’est un surhomme, comme Achille, Hercule ou Superman, et il a comme eux un point faible.

Le mythe de la force invincible liée à une faiblesse, qui permet aux hommes de rêver mais aussi de s’identifier au héros, a été superposé aux impératifs bibliques définissant l’élu, ce qui donne une curieuse histoire, construite en sept épisodes successifs liés entre eux par des échos et des effets d’annonce — par exemple entre l’énigme du mariage de Samson et la trahison de Dalila, entre les différentes manifestations de puissance de Samson pour son compte et la révélation finale de sa puissance au service de Dieu —, s’ouvrant et se fermant sur les manifestations de la grâce divine.

Samson a été consacré à Dieu dès sa conception et doté par Lui d'une force exceptionnelle. Pourtant, bien que choisi pour être nazir (cf. infra) et juge, Samson ne s'est pas toujours rendu digne de ce choix. Sa principale faiblesse est son attirance pour les femmes ennemies de son peuple, qui, par trois fois, le trahiront. On peut s’interroger sur les raisons qui ont conduit Yahvé à choisir un homme qui semble manquer de volonté et d’intelligence. Pourquoi Samson, si fort, élu par Dieu pour sauver son peuple, devient-il si faible lorsqu'il est aux prises avec une femme ? Samson déçoit-il Dieu dans ses attentes, ou bien ses faiblesses sont-elles utilisées par la puissance divine à des fins supérieures ? On se demandera dans quelle mesure la composante légendaire du récit conduit à infléchir la figure divine.

Nous tenterons d'éclairer ces problèmes à travers l'étude des actes de Samson et les interprétations qu’en ont données les artistes (peinture, littérature, musique). Après avoir analysé la réputation de héros populaire qui a rendu Samson célèbre, nous verrons comment, malgré son élection divine, son humanité prédomine, à moins que ce ne soit l’injustice d’un Dieu tiraillé entre la Bible et la légende.

 

I-UN HEROS POPULAIRE ELU DE DIEU.

A-La naissance de Samson.

Samson naquit après quarante années d'occupation de son peuple par les Philistins ; en effet les Israélites avaient déçu Yahvé qui les avait punis en envoyant contre eux leurs plus proches ennemis. Alors que sa mère n’était pas en mesure d’enfanter, un ange vint lui annoncer la naissance prochaine d’un fils, marqué d’un signe divin, et sa destinée de libérateur. Elle décida de l'appeler Samson (Shimston, dérivé de Shemesh, soleil). L'ange de Yahvé exigea d'elle pendant sa grossesse et surtout de son fils ensuite l'ascétisme du nazir : d'après le Dictionnaire de La Bible, le nazir était une personne qui se consacrait à Yahvé par un vœu, pour une période donnée — dans le cas de Samson, c’est un naziréat imposé dès avant la naissance et définitif. Le naziréat, réaction contre le relâchement religieux, était très réglementé et imposait différentes sortes d'abstinence : il était notamment interdit au nazir de consommer de l’alcool ou des produits de la vigne ainsi que de couper ses cheveux, qui appartenaient à Dieu. La légendaire force surnaturelle de Samson, qu’il possède seul dans le peuple d’Israël, résidait ainsi moins dans sa chevelure que dans l'état de nazir qu'elle indiquait : « la consécration était sur sa tête ».

Cette préface fait entrer le récit folklorique dans le domaine biblique par l’annonce de l’ange à la mère stérile, qui inscrit Samson dans la lignée des élus de Dieu. Dans la Bible, les exemples de femmes stériles qui ont un enfant grâce à l'action de Dieu ne sont pas rares : suite à l’annonce divine, Sara, femme d’Abraham, conçoit un fils alors qu'elle est déjà très âgée. De même Rébecca, la femme d'Isaac, elle aussi stérile, se verra confier par Yahvé lui- même qu'elle enfantera des jumeaux ; citons encore la mère de Samuel. Dans le Nouveau Testament, le récit de l’Annonciation relate que la cousine de Marie, Elisabeth, bien qu’âgée et stérile, enfantera Jean-Baptiste. Mais, contrairement aux autres enfants choisis par Dieu, Samson n’aura pas un rôle de meneur d’hommes, de chef d’armée ou de prophète, c’est par le biais d’actions motivées par des fins personnelles que Dieu se servira de lui comme instrument de vengeance pour son peuple. Mis à part sa force exceptionnelle, Samson ne jouit d’aucun privilège terrestre particulier et ne semble pas avoir de « consignes » célestes. Il semblerait que Dieu ne lui ait donné que la force, sans le discernement ou la conscience d’une mission plus haute : c’est un des grands paradoxes de ce héros.

Samson, plus qu’aucun autre élu, illustre la liberté souveraine du Tout-Puissant, qui choisit des hommes comme les autres, avec leurs défauts, peut-être ici dans l’intention pédagogique de montrer à travers l’exemple de Samson qu’un homme sans volonté est faible même s’il est doué d’une force physique herculéenne, que la véritable force n’est pas dans les muscles mais dans la foi.

 

B- Le symbolisme de la chevelure.

D'après le livre Les allusions bibliques, la pilosité était ressentie dans les anciennes civilisations comme un critère essentiel de distinction entre l'animal et l'homme. Ce qu'il y a d'animal en l’homme, notamment la force brutale par opposition à l’intelligence, était symbolisé par les cheveux, la barbe, la toison, ce qu’exprime de nos jours encore l’adage « cheveux longs, idées courtes ». Etre rasé ou tondu signifiait renoncer à ses instincts primitifs, à sa sensualité débridée — la perte des cheveux de Samson met fin à sa liaison avec Dalila —, symbolique qui est toujours d’actualité : que l’on songe au châtiment infligé après la Seconde Guerre Mondiale aux femmes qui étaient supposées avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands, dans lequel l’humiliation d’une perte symbolique de puissance s’ajoute à la marque d’infamie.

On voit par ce glissement que la force vitale symbolisée par une chevelure abondante n’est pas seulement connotée négativement : elle peut être source de fierté pour celui qui la porte. Dans la Bible, on trouve à la fois l’exemple d’Absalom que sa chevelure orgueilleuse conduit à sa perte et celui de Samson chez qui elle est le signe de la puissance divine sur lui. L'interdiction faite à Samson de se couper les cheveux peut être vue comme le renoncement de l'homme de Dieu à la civilisation de son temps : secouer les colonnes du temple, symboles des institutions, des valeurs morales, des fondements matériels ou spirituels de la société des Philistins, c'est briser les conventions et les habitudes pour fonder un ordre nouveau, celui du Dieu de la Terre Promise.

C-Les démonstrations de force de Samson.

Par son naziréat, Samson acquiert une force hors du commun qui lui sera utile pour combattre les Philistins. Homme à l’âme simple et naïve, il est apprécié par le peuple tant que ses actes n’ont pas de conséquences désastreuses.

Il existe dans La Bible plusieurs passages sur cette force surhumaine dont le premier est son combat avec le lion (Juges XIV, 5-18). Les commentateurs du Moyen-Age et notamment l'auteur anonyme de la Glose ordinaire ont reconnu dans ce premier exploit de Samson la préfiguration du Christ aux Limbes, vainqueur de Satan.

Cette interprétation explique la fréquence du sujet dans l'art chrétien dès le XIIe siècle. Dans l'iconographie traditionnelle, Samson est presque toujours représenté chevauchant le fauve et lui renversant la tête pour lui écarteler les mâchoires de ses deux mains désarmées. Au XVe siècle, Dürer le représente assis sur la croupe de l'animal. Samson le terrasse en lui brisant l'encolure avec sa jambe droite repliée. Le même épisode est repris par Rubens au XVIIe siècle, mais la mise en scène diffère quelque peu : Samson écarte les mâchoires du lion qu'il vient de tuer et un essaim d'abeilles s'échappe de sa gueule, ces abeilles rappelant la phrase de l’énigme de Samson : «de celui qui mange est sorti ce qui se mange, du fort est sorti le doux ». Ce dessin est à la gloire du pape Urbain, les trois abeilles qui se détachent sur le rocher (symbole de la papauté) forment l'emblème de sa famille ; la lyre qui se trouve à droite est une allusion au talent poétique du pape (voir l'annexe).

Comme nous l'apprend le livre des Symboles dans La Bible, lorsqu'un être humain remporte un combat contre un lion, c'est un héros historique qui a le dessus sur un animal réel, il n'y a pas de portée symbolique, cette victoire est le simple signe de la «dextérité», de la force musculaire et de la bénédiction divine.

 

Samson combattant le lion, A. Dürer, 1497-1498, bois 38, 2x27, 8 cm.

 

Samson et le lion, Rubens, 1633-1634, dessin à la plume et à la craie noire, 17, 9x13, 8 cm.

 

Un autre épisode célèbre de la force de Samson est celui de la «mâchoire d'âne» (Juges XV, 15-16) : armé d'une mâchoire d'âne, Samson abat mille Philistins venus le chercher pour « le traiter comme il [les a] traités ». Ce passage est immédiatement suivi de l’épisode des portes de Gaza (Juges XVI, 4) : Samson, recherché, s’enfuit en arrachant les portes de la ville et les dépose au sommet d’une colline en face d’Hébron. Il laisse ainsi la ville sans défense et humiliée. Ces épisodes, bien que sûrement exagérés, illustrent la force phénoménale du nazir.

Le quatrième et dernier épisode célèbre de la force de Samson, celui du temple des Philistins (Juges XVII, 28-30), est celui qui explicite sa mission d’élu et lui permet de mettre directement sa force au service de son peuple et de son Dieu. Samson, qui a été trahi par Dalila, est emprisonné par ses ennemis et tourné en dérision lors d'une fête religieuse consacrée à leur dieu Dagon. Sa force, qui l'avait abandonné quand Dalila par traîtrise lui avait fait couper les cheveux, revient peu à peu en même temps que ceux-ci repoussent. Prétextant de la fatigue, il demande à s'appuyer contre les colonnes centrales de l'édifice. Il adresse au Seigneur une prière : «Yahvé, daigne te souvenir de moi et me rendre plus fort ». S’arc-boutant sur chacune des colonnes, il retrouve la grâce de Yahvé et sa force : le temple s'écroule, ensevelissant le héros et ses ennemis : « les morts qu'il fit mourir par sa mort furent plus nombreux que ceux qu'il avait fait mourir durant sa vie ». Dieu avait-il prémédité sa faiblesse avec Dalila pour susciter chez Samson le désir de vengeance — c’est le mode de fonctionnement psychologique constant de notre héros —, ou bien est-ce la prière de Samson et son repentir qui le conduisirent à rendre sa force au nazir pardonné ? Quoi qu’il en soit, Samson fait preuve dans cette fin épique d’un courage nouveau : il ne s’agit plus seulement d’un exploit physique qu’il est sûr de pouvoir accomplir, mais d’un acte de foi en sa force revenue, d’où l’ampleur spectaculaire de son exploit et son insertion dans la Bible.

 

II-UN HOMME FAIBLE FACE A LA PERFIDIE DES FEMMES.

On peut se demander pourquoi il a fallu tant de péripéties pour parvenir à l’épisode du Temple, qui donne son sens biblique à l’histoire de Samson. C’est que le héros a un point faible : l’homme le plus fort du monde ne sait pas résister aux femmes. Elu, nazir, juge : il est homme avant tout, influençable comme Adam face à Eve lors du péché originel ; il a un point faible comme tous les héros « invincibles ».

A- Les trahisons féminines dans le récit biblique.

Par trois fois, Samson sera victime des femmes.

La première fois, celle qui est devenue sa femme lui extorque la réponse de l'énigme qu'il avait proposée et la donne à ses compagnons philistins : s'en suivront des représailles jusqu'au fameux épisode de «la mâchoire d'âne». Si Eve se laisse convaincre par le serpent par curiosité, la première "femme" de Samson, elle, ne livre la clef de l’énigme de Samson aux Philistins que parce qu’ils font peser sur elle une menace. Ainsi ne peut-on la taxer de traîtrise gratuite, puisque c’est par peur des représailles qu’elle trahit Samson. La deuxième fois, même si le texte biblique n’est pas explicite à ce sujet, on peut supposer qu’une prostituée de Gaza le dénonce, là encore sans doute par crainte. Enfin, la troisième fois, la plus célèbre de toutes, Dalila le livre aux Philistins.

Dalila est une femme, probablement philistine, dont s'éprend Samson pour sa perte. Elle se fait acheter par les chefs de son peuple pour leur livrer ce héros qui les terrorise et les empêche d'opprimer les Israélites, et finit par lui arracher le secret de sa force prodigieuse. Dalila fait donc raser Samson pendant son sommeil, afin de le priver de sa force et de l'assistance divine dont il s'est rendu indigne en exposant à des mains étrangères ce qui était voué à Dieu. Puis elle appelle les Philistins qui le capturent. La trahison de Dalila est beaucoup plus condamnable que celle des deux autres femmes. C’est la cupidité qui la motive, mais surtout Dalila incarne la force de persuasion des femmes, thème biblique s’il en est — la Bible tente en effet à maintes reprises de démontrer la faiblesse des hommes face aux femmes, justifiant par là-même la classification des femmes dans le domaine du mal, du péché. Elle use de tous ses pouvoirs pour convaincre Samson de lui livrer le secret de sa force, avec au point culminant l’argument féminin "par excellence", la mise en doute de l’amour que lui porte Samson : elle reproche à ce dernier de ne pas lui accorder sa confiance et donc de ne pas l’aimer.

B- Interprétations de la trahison de Dalila.

De nombreux artistes se sont inspirés de cette célèbre trahison, éludant pour la plupart la partie de l’histoire qui lui est antérieure, aussi bien musiciens (par exemple Camille Saint-Saëns dans son opéra Samson et Dalila en 1877) qu'écrivains.

Milton, dans The reason of church Government urg'd against Prelaty (1641) développe une ample image fondée sur l'histoire du champion hébreu : Milton y compare à Samson, qui succomba sous les flatteries d'une courtisane, les rois qui cèdent aux tentations de l'absolutisme et aux conseils pernicieux des prélats, ceux-ci ayant tôt fait de les dépouiller de leur juste pouvoir.

Alfred de Vigny écrit dans les Destinées un poème intitulé La Colère de Samson qui illustre bien l’idée de la perfidie des femmes. Œuvre empreinte du ressentiment de l’amant orgueilleux et bafoué — Vigny vient de rompre avec Marie Dorval —, comme en témoigne la première personne du pluriel au dernier quatrain, le poème condense le récit biblique pour se centrer sur la trahison, pour Vigny emblématique d’une lutte sans merci que se livrent « la bonté d’Homme » et « la ruse de Femme ». La bêtise de Samson qui transparaît dans le récit biblique est ici gommée au profit de sa grandeur d’âme : Samson fait de son dernier aveu un choix librement consenti et suicidaire — ce qui aurait été inadmissible dans la Bible pour un élu de Dieu —, pour préserver sa liberté digne d’Homme dans la mort. Il ne cède pas par faiblesse aux fourbes cajoleries de la femme, mais c’est en toute lucidité qu’il voit sa dépendance comme une fatalité inscrite en l’homme dès la petite enfance et décide d’y mettre un terme. Tout son comportement est excusé par la fatalité : les hommes sont physiquement dépendants des femmes et il leur est impossible de vivre sans elles, même si elles sont fondamentalement mauvaises et perverties. Le poète fait de Samson trahi par Dalila un martyr de la « cause masculine ».

 

La Colère de Samson, in Les destinées, A. de Vigny, publié à titre posthume en 1864, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, p. 140-142.

 

 

Le désert est muet, la tente est solitaire.

Quel Pasteur courageux la dressa sur la terre

Du sable et des lions ? — La nuit n’a pas calmé

La fournaise du jour dont l’air est enflammé.

Un vent léger s’élève à l’horizon et ride

Les flots de la poussière ainsi qu’un lac limpide.

Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;

L’œuf d’autruche allumé veille paisiblement,

Des voyageurs voilés intérieure étoile,

Et jette longuement deux ombres sur la toile.

 

L’une est grande et superbe, et l’autre est à ses pieds :

C’est Dalila, l’esclave, et ses bras sont liés

Aux genoux réunis du maître jeune et grave

Dont la force divine obéit à l’esclave.

Comme un doux léopard elle est souple, et répand

Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.

Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande,

Sont brûlants du plaisir que son regard demande,

Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.

Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,

Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,

Ses flancs plus élancés que ceux de la gazelle,

Pressés de bracelets, d’anneaux, de boucles d’or,

Sont bruns ; et, comme il sied aux filles de Hatsor,

Ses deux seins, tout chargés d’amulettes anciennes,

Sont chastement pressés d’étoffes syriennes.

Les genoux de Samson fortement sont unis

Comme les deux genoux du colosse Anubis.

Elle s’endort sans force et riante et bercée

Par la puissante main sous sa tête placée.

Lui, murmure ce chant funèbre et douloureux

Prononcé dans la gorge avec des mots Hébreux.

Elle ne comprend pas la parole étrangère,

Mais le chant verse un somme en sa tête légère.

*

« Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,

Se livre sur la terre, en présence de Dieu,

Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme.

Car la Femme est un être impur de corps et d’âme.

 

« L’Homme a toujours besoin de caresse et d’amour,

Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour,

Et ce bras le premier l’engourdit, le balance

Et lui donne un désir d’amour et d’indolence.

— Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,

Il rêvera partout à la chaleur du sein,

Aux chansons de la nuit, aux baisers de l’aurore,

A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,

Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.

Il ira dans la ville, et là les vierges folles

Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.

Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,

Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.

Quand le combat que Dieu fit pour la créature

Et contre son semblable et contre la Nature

Force l’Homme à chercher un sein où reposer,

Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.

Mais il n’a pas encor fini toute sa tâche. —

Vient un autre combat plus secret, traître et lâche ;

Sous son bras, sous son cœur se livre celui-là,

Et plus ou moins la Femme est toujours Dalila.

 

« Elle rit et triomphe ; en sa froideur savante,

Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante

De ne rien éprouver des atteintes du feu.

A sa plus belle amie elle en a fait l’aveu :

" Elle se fait aimer sans aimer elle-même.

Un Maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime,

L’Homme est rude et le prend sans savoir le donner.

Un sacrifice illustre et fait pour étonner

Rehausse mieux que l’or, aux yeux de ses pareilles,

La beauté qui produit tant d’étranges merveilles

Et d’un sang précieux sait arroser ses pas.

 

« Donc ce que j’ai voulu, Seigneur, n’existe pas. —

Celle à qui va l’amour et de qui vient la vie,

Celle-là, par Orgueil, se fait notre ennemie.

La Femme est, à présent, pire que dans ces temps

Où, voyant les Humains, Dieu dit : " Je me repens ! "

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodôme,

Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

 

« Eternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme

N’avait pour aliment que l’amour d’une femme,

Puisant dans l’amour seul plus de sainte vigueur

Que mes cheveux divins n’en donnaient à mon cœur.

— Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie.

Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,

Et trois fois a versé des pleurs fallacieux

Qui n’ont pu me cacher la rage de ses yeux ;

Honteuse qu’elle était plus encor qu’étonnée

De se voir découverte ensemble et pardonnée.

Car la Bonté de l’Homme est forte et sa douceur

Ecrase, en l’absolvant, l’être faible et menteur.

Mais enfin je suis las. — J’ai l’âme si pesante,

Que mon corps gigantesque et ma tête puissante

Qui soutiennent le poids des colonnes d’airain

Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.

Toujours voir serpenter la vipère dorée

Qui se traîne en sa fange et s’y croit ignorée ;

Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,

La Femme, enfant malade et douze fois impur !

Toujours mettre sa force à garder sa colère

Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire

D’où le feu s’échappant irait tout dévorer ;

Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,

C’est trop ! — Dieu s’il le veut peut balayer ma cendre.

J’ai donné mon secret ; Dalila va le vendre.

— Qu’ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra

Pour m’annoncer la mort ! — Ce qui sera sera ! »

 

Il dit et s’endormit près d’elle jusqu’à l’heure

Où les guerriers tremblants d’être dans sa demeure,

Payant au poids de l’or chacun de ses cheveux,

Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,

Le traînèrent sanglant et chargé d’une chaîne

Que douze grands taureaux ne tiraient qu’avec peine,

Le placèrent debout, silencieusement,

Devant Dagon leur Dieu qui gémit sourdement

Et deux fois, en tournant, recula sur sa base

Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase ;

Allumèrent l’encens ; dressèrent un festin

Dont le bruit s’entendait du mont le plus lointain,

Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée

Placèrent Dalila, pâle prostituée,

Couronnée, adorée et reine du repas,

Mais tremblante et disant : il ne me verra pas !

*

Terre et Ciel ! avez-vous tressailli d’allégresse

Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse

Suivre d’un œil hagard les yeux tachés de sang

Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant,

Et quand enfin Samson, secouant les colonnes

Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes,

Ecrasa d’un seul coup sous les débris mortels

Ses trois mille ennemis, leurs Dieux et leurs autels ?

 

Terre et Ciel ! punissez par de telles justices

La trahison ourdie en des amours factices

Et le délation du secret de nos cœurs

Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !

 

Ecrit à Shavington, Angleterre, 7 avril 1839.

 

 

Des peintres aussi ont été inspirés par cet épisode biblique. Un tableau de Rubens (vers 1625) nous relate la tonte de Samson. Tandis qu'il est endormi sur les genoux de Dalila, un valet s'approche de lui et lui coupe les cheveux. L'action est éclairée par une vieille femme qui surveille la scène. Dalila semble s'abandonner complètement ; elle regarde Samson et son visage est paisible. Au fond de la scène, en haut à droite, l'on aperçoit l'armée des Philistins qui attend à la porte. Ces deux scènes sont éclairées par des bougies qui mettent en relief l'abandon total de Samson, le point central du tableau étant par ailleurs la musculature puissante de son dos. On peut noter le contraste entre cette expression de force physique et la position presque fœtale du héros. Les deux personnages principaux se laissent faire et ce sont les personnages secondaires qui agissent. Rubens est toutefois plus indulgent à l'égard de Dalila que ne le sera Rembrandt. Ici, la traîtresse est tout aussi passive que son amant.

 

Samson et Dalila, Sir Anthony van Dyck, v. 1630, Dulwich Picture Gallery, Londres.

 

Samson et Dalila, Rubens, XVIIe s, Londres.

 

Si l’on considère L'aveuglement de Samson de Rembrandt (1636), « dans la pénombre, Dalila, tenant la chevelure coupée de Samson, s'enfuit : le héros étant ainsi réduit à l'impuissance, les Philistins s'emparent de lui et lui crèvent les yeux. La trahison, l'horrible mutilation du héros, sont exprimées avec force par la puissance et le choc de la couleur qui n'est plus utilisée pour sa facilité de reproduire la réalité mais se voit conférer de façon inattendue ici un véritable rôle de porte-parole du drame. Sans doute, le peintre n'a-t-il voulu, tout d'abord, que fuir la réalité de la scène et rendre la lumière qui pénètre par l'ouverture de la sombre draperie.

Dans le contre-jour, les Philistins alertés par Dalila enchaînent Samson et l'aveuglent. Un éclairage dramatique tombe de l'ouverture par laquelle Dalila s'enfuit. Sa main, tenant les ciseaux, est le point le plus éclairé du tableau. Se détachant sur le bleu pâle, le jaune citron, les gris de l'arrière-plan lumineux, le formidable pied de Samson ne peut plus atteindre celle qui l’a trahi. Les couleurs brillantes des vêtements du héros, le gris terne et la suavité du jaune forment un contraste angoissant avec le rouge profond du guerrier, à gauche. Cette fois encore, Rembrandt utilise en contrepoint la structure linéaire et la composition colorée pour accentuer la vie de l'ensemble. Dalila triomphante forme le sommet de la composition pyramidale dont Samson aveugle constitue la base. Grâce à ses couleurs singulières, ce dernier constitue un véritable centre secondaire de la composition. » (Rembrandt de L. Munz et B. Haack).

Aveuglement de Samson, Rembrandt, 1636, huile sur toile, 236x306 cm.

 

 

III- L’INSTRUMENT DE LA VENGEANCE DIVINE.

Dans le poème de Vigny se dessine toutefois une interprétation qui va au-delà de la lamentation sur la perfidie féminine. En effet, c’est dans l’ordre du monde créé par Dieu que les hommes sont dépendants des caresses de leurs mères puis de leurs amantes : comment peut-on comprendre le rôle de Dieu dans l’histoire de Samson ?

A- Péché et repentir de Samson.

On peut comprendre que Samson a déçu les attentes de Dieu sur lui. C’est ainsi que Milton, dans Samson Agonistes, insiste sur la culpabilité personnelle de Samson, ouvrant sur une approche psychologique du personnage que la Bible ne permettait pas. Il décrit la lutte intérieure de l'homme, il veut représenter la vie et le caractère de Samson, sa régénération par le repentir et la foi. Samson a failli à la mission qui lui avait été confiée. Devant l'énormité de son crime « indigne d'un homme, ignominieux, infâme », il s'est abîmé dans le désespoir. Au centre de ce drame lyrique se trouvent le péché et les ravages qu'il produit dans la conscience, puis la purification et la réconciliation avec Dieu par la souffrance et le repentir. Milton modifie le personnage de La Bible qui est naïf, presque simple d'esprit, et de tempérament surtout emporté, pour lui attribuer de la puissance, de la dignité et même, comme dira le chœur, « un héroïque génie ». Le poète exagère aussi la désespérance tragique, le dégoût de vivre qui caractérise Samson. Milton fait de l’histoire de Samson une légende archétypique : une femme maléfique arrache par perfidie le secret sa force à un homme et le voue à l'humiliation publique puis par extension à la mort.

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SAMSON AGONISTES, MILTON, 1671

l'Allégro, Il penseroso et Samson Agonistes,

Milton, coll. Bilingue, Montaigne, Paris, p. 128-129.

 

O impotence of mind, in body strong !

But what is strength without a double share

Of wisdom, vast, unwieldy, burdensom,

Proudly secure, yet liable to fall

By weakest suttleties, not made to rule,

But to subserve where wisdom bears command.

God, when he gave me strength, to shew withal

How slight the gift was, hung it in my Hair.

60 But peace, I must not quarrel with the will

Of highest dispensation, which herein

Happ'ly had ends above my reach to know :

Suffices that to me strength is my bane,

And proves the sourse of all my miseries ;

So many, and so huge, that each apart

Would ask a life to wail, but chief of all,

O loss of sight, of thee I most complain !

Blind among ennemies, O worse then chains,

Dungeon, or beggery, or decrepit age !

Light the prime work of God to me is extinct,

And all her various objects of delight

Annull'd, which might in part my grief have eas'd,

Inferiour to the vilest now become

Of man or worm ; the vilest here excel me,

They creep, yet see, I dark in light expos'd

To daily fraud, contempt, abuse and wrong,

Within doors, or without, still as a fool,

In power of others, never in my own ;

Scarce half I seem to live, dead more then half.

 

traduction :

Faiblesse de l'esprit dans un corps plein de force !

Mais qu'est-ce que la force sans une double part

de sagesse ? Sa grandeur même et son poids vous accablent ;

si sûre d'elle en son orgueil, elle est prompte pourtant

à succomber aux ruses les plus grosses ; elle n'est point faite pour commander,

mais pour servir sous le gouvernement de la sagesse.

Lorsque Dieu m'accorda la force, pour bien montrer

combien fragile était ce don, il la plaça dans mes cheveux.

Mais, silence ! Oserais-je m'insurger contre la volonté

du suprême Dispensateur qui en ceci

poursuivait quelque fin, peut-être, qui échappe à mon esprit ?

qu'il me suffise que ma force est mon malheur,

et qu'elle est devenue la source de mes maux,

si nombreux, et si vastes aussi, que pour les pleurer un à un

il faudrait une vie de larmes. Mais c'est toi avant tout,

ô perte de ma vue, que je déplore le plus !

Etre aveugle au milieu d'ennemis, ô chose plus affreuse

que les fers, le cachot, la pauvreté ou la décrépitude !

La lumière, l'œuvre première de Dieu, est éteinte pour moi ;

tous les objets, toutes les joies qu'elle illumine

sont abolis, qui eussent pu en partie alléger ma douleur.

Je suis tombé plus bas que le plus vil des hommes

ou que le ver de terre ; oui le plus vil l'emporte ici sur moi :

il rampe, mais il voit. Pour moi, entouré d'ombre au sein de la lumière, je suis en butte

chaque jour à la tromperie, au mépris, à l'insulte, à l'injustice,

en ma demeure ou au dehors ; ainsi qu'un homme privé de sa raison, toujours

je suis à la merci d'autrui, et ne suis plus mon maître ;

à peine suis-je encore à demi vivant, semble-t-il, et plus qu'à demi-mort.

 

 

 

B- Machination divine.

Mais on peut également lire l’histoire de Samson comme la complexe machination d’un Dieu aux voies impénétrables, qui se serait servi de la faiblesse de Samson envers les femmes pour lui faire prendre conscience de sa mission et préférer la gloire de Dieu à sa propre survie.

On peut trouver les logiques des vengeances de Samson quelque peu contraires à l’idée de la Justice divine. L’énigme que Samson pose aux jeunes Philistins est totalement indéchiffrable à qui n’est pas Samson, puisque lui seul sait qu’il a tué un lion et qu’il a plus tard trouvé du miel dans la carcasse de l’animal : elle ne fait appel à aucun esprit de déduction. La conséquence ne se fait pas attendre : pour trouver la réponse, les Philistins "trichent". Et Samson, pour se venger de leur tricherie, tue trente hommes pour donner leurs vêtements aux tricheurs … Lorsque Samson retourne peu après chercher sa femme, le père de cette dernière, pensant — logiquement — que Samson ne l’aimait plus, l’a donnée à un autre. Alors Samson, pour se venger, brûle les champs de blé … des Philistins. En conséquence, les Philistins brûlent vifs le père et sa fille. Alors Samson leur dit : « Puisque vous vous conduisez de la sorte, je ne me tiendrai pas tranquille tant que je ne me serai pas vengé de vous ». Cette réaction peut paraître effarante puisque ce sont sa conduite et la démesure de ses réactions qui ont tout causé.

Or c’est Dieu qui dirige le bras de Samson, comme le dit le texte en XIV, 4 : « … le Seigneur lui-même avait inspiré ce désir à leur fils pour avoir une occasion de s’en prendre aux Philistins ». Ce Dieu paraît bien injuste, poussant Samson vers son destin pour mieux défaire les Philistins, lui inspirant des vengeances illogiques et excessives, punissant d’ailleurs les Philistins pour un crime qu’ils n’ont pas commis puisque c’est lui-même, le Dieu des Israélites, qui avait livré son peuple au joug des Philistins pour lui faire payer le non-respect de ses lois.

C- Renversement de situation.

Le Samson de Bernstein, pièce de théâtre écrite en 1907, file la métaphore en la personne de Jacques, un industriel nouvellement enrichi qui accède à la haute société en contractant un mariage avec Anne-Marie, fille d’une grande famille noble mais désargentée. Sa belle-famille et sa fille le méprisent mais l’acceptent en raison de sa richesse. Tout s’écroule quand il fait faillite, mais Anne-Marie lui dit qu’elle l’aime enfin . Il refuse cet amour et dans la toute fin se compare à Samson et compare sa femme à Dalila. Les humiliations et les remarques perfides que sa belle-famille lui a fait subir sont analogues au supplice infligé à Samson par les Philistins. Cette analogie avec le héros biblique nous fait pressentir un retournement soudain de situation de la part du protagoniste.

C’est cette dernière interprétation qu’il faudrait retenir entre toutes : la possibilité que chacun a de se racheter, qu’il soit fort ou faible, d’avoir une seconde chance, d’apprendre par ses erreurs et de revenir encore plus fort.

 

H. BERNSTEIN, Samson, Acte IV, scène 5, 1907 (édition du Rocher, 1997, p. 169).

Anne-Marie — C'est tout ?

Jacques — Oh ! non ! … Fichtre non ! … Mais ne me soyez pas injuste ! ce n'est déjà pas mal… L'amour humilié de ce gosse des rues … La survie d'un songe …Ce mirage … Et l'homme ensuite qui amasse des millions et des millions, et qui grimpe sur ce tas d'or pour dénicher tout en haut de la tour féodale la petite bonne femme de son rêve ! … Allons ! Allons ! c'est assez bien … et vous n'en disconvenez pas. Nous avons mieux ! Depuis quelques heures, nous avons mieux. (Un silence. Jacques porte une main à son front, fait effort, et continue.) Une histoire aujourd'hui me trotte par la tête … Une belle histoire … Une belle légende … la plus belle… Samson …

Anne-Marie, souriant. — Samson et Dalila ?

Jacques — N'est-ce pas qu'elle est splendide ? … Ce pauvre grand mâle de Samson, prisonnier des Philistins, qui lui ont crevé les yeux, qui le réduisent à tourner la meule d'un moulin … Et le géant déchu se plie, s'accoutume à son asservissement … Mais les vainqueurs inventent une dérision plus cruelle … Ils célèbrent la honte de leur captif, et l'homme assiste à cette fête … Le gueux, il dut en avaler de féroces ! … Je pense que les convives insultaient à son malheur, à tous ses malheurs … Alors, d'affreux souvenirs se rallumèrent en lui. Une rage d'autrefois tordit ce cœur dégradé … Samson comprend qu'il est redevenu Samson … Il ne laisse rien paraître, il est malin, il sait … Mais ses mains tatônnantes, caressent, mesurent les deux piliers qui supportent le temple … Et soudain sur les buveurs, sur les noceurs, c'est un fracas !…

 

 

CONCLUSION

Samson, bien qu'il ne puisse pas être considéré comme un sauveur d'Israël, ses attaques contre les Philistins étant trop individuelles et isolées, est toutefois un modèle pour le peuple hébreu, qui a pu se reconnaître en lui avec ses forces et ses faiblesses. Mais la confrontation dans une même histoire d’éléments relevant du conte populaire et de la théologie biblique permet d’éclairer sous un jour nouveau la problématique de l’élection : Samson perd le don divin qui lui a été accordé, comme ces héros de légende à qui un pouvoir conditionnel a été remis par une puissance supérieure ; mais son élection ne peut disparaître, et l’épisode final nous le montre restauré dans sa force. Est-ce l’effet de son repentir et de sa prise de conscience, comme voudrait le montrer un texte exaltant la miséricorde divine répondant à la foi, ou un épisode de plus dans le jeu d’un Dieu tout-puissant qui aurait manipulé Samson depuis le début ?

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CRITIQUES ET INTERPRETATIONS

Introduction critique à l'Ancien Testament, Tome 2. H. Cazelle, Desclée et Compagnie, 1973.

LIVRES D'ART

Rubens, C. Scribner III, Cercle d'art, 1993, p. 162.

Albrecht Dürer, œuvres gravées, Paris-Musées, 1990, p. 145.

Rembrandt, L. Münz et B. Haack, Cercle d'art, 1994.

 

 

Samson terrasse un lion.

Samson enlève les portes de Gaza.

Mort de Samson.